Jean-Noël Barnet
Habiter après la prison

Rapport à l’espace et enjeux de travail social

 

Préface de Perla Serfaty-Garzon

Date de publication : 14 janvier 2021
Lire un extrait : http://liseuse.harmattan.fr/978-2-343-21782-6
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PRÉFACE

Jean-Noël Barnet nous offre, avec ce livre, un examen remarquable d’une question jusqu’ici peu étudiée malgré son importance, et dont l’originalité – et la qualité supplémentaire – est de s’inscrire d’emblée dans une double perspective. Celle, d’une part, de l’intérêt, à travers la restitution de leur parole, pour les vécus personnels ces personnes discriminées et socialement invisibilisées que sont les femmes récemment sorties de prison et qui vivent alors ce moment crucial qu’est « l’entre-deux entre prison et vie civile ».  Celle, d’autre part, de l’analyse des conditions des encadrements institutionnels de l’hébergement temporaire qui leur est offert en vue de leur autonomie et de leur accès futur à un logement indépendant.

 

De manière tout aussi intéressante, Jean-Noël Barnet constitue ainsi la recherche sur le vécu de l’habiter après la prison en fondement réflexif en vue de l’évolution potentielle de ces encadrements. Cette approche a pour qualité fondamentale d’inviter à penser plus largement le traitement social des situations de personnes isolées et marginalisées qui vivent un habiter non-ordinaire. Elle porte ses fruits en montrant la nécessité d’une attention professionnelle quant aux conditions d’accueil et d’hospitalité dans les logements temporaires, aux seuils physiques et symboliques favorisant une appropriation de l’espace d’hébergement. De manière aussi concrète, elle ouvre la perspective d’aménagements d’étapes permettant de ne pas fixer les personnes dans un entre-deux sans fin. Ainsi se dessine un cheminement institutionnel qui prendrait en compte à la fois l’horizon de l’habiter dit normal et celui, minoritaire, immédiat et souffrant, de l’habiter après la prison.

 

Les encadrements institutionnels ont pour but de soutenir ces habitantes sur le chemin vers, selon les cas, un mieux habiter ou vers un habiter retrouvé malgré le caractère temporaire du logement offert et nombre d’autres obstacles. L’un de ces obstacles majeurs s’inscrit en opposition violente à ce que notre imaginaire et notre intériorité aspirent à voir dans le chez-soi et l’habiter, car, comme le souligne Jean-Noël Barnet : « La référence au vécu carcéral est un élément structurant du discours des femmes sortant de prison, notamment dans les premiers mois qui suivent leur arrivée dans l’institution d’hébergement. La prison est en effet pour elles le dernier lieu de référence et elles comparent et investissent leur nouveau lieu de vie en miroir de cet environnement carcéral, marqué par l’enfermement, la promiscuité, l’aliénation et la surveillance ». Nous sommes bien loin de l’habiter heureux et du blotissement originaires dans sa demeure, si lyriquement évoqués par Bachelard[1], comme fondements de l’expérience de la demeure. Nous sommes encore plus loin des liens ontologiques que Lévinas[2] tisse entre l’intériorité du sujet comme présence à soi et la capacité de celui-ci d’habiter sa maison située dans le monde.

Tout aussi violente est l’opposition entre l’imaginaire de la maison comme lieu du soi dans la durée et le caractère encadré et temporaire l’hébergement offert à ces femmes. Cela particulièrement – et de surcroît – en regard de leurs histoires singulières de parcours d’habiter heurtés, marqués de difficultés à vivre la vie de famille, de nombreuses séquences de déménagement, d’expulsions de la maison familiale, ou des souffrances de l’immigration, toutes conditions susceptibles d’altérer gravement et durablement la capacité des personnes à habiter et, pour reprendre les termes de Proshansky[3], leur identité de lieu.

Quelle capacité d’habiter reste en soi quand sa maison a été un lieu de violence, de contrainte domestique, de sujétion et de soumission ? Comment habiter la prison où l’on ne peut faire abstraction du choc de l’arrivée, de la fouille à nu et des indignités de la promiscuité ? Que faire de sa confrontation avec la saleté des lieux de l’intimité corporelle, là où le soi corporel voudrait, justement trouver ou garder la dignité de la propreté ? Aussi, comme le dit justement Jean-Noël Barnet, la résistance devient-elle indispensable pour, quelque peu et malgré tout, habiter en prison.

À travers le déploiement clandestin de stratégies d’adaptation secondaire dans les interstices du contrôle collectif et bureaucratique, des aires de liberté personnelle, parfois minuscules mais toujours vitales, sont créés. Il faut mesurer à quel point cette résistance exige de mobilisation intérieure, d’éveil et de persévérance de la part des prisonnières. Pour y parvenir, celles-ci doivent analyser tous les aspects de l’expérience carcérale et, en particulier, les enjeux spatiaux de la cellule, l’effort constant vers une appropriation minimale – par exemple par les objets et la décoration -, de certains de ses sous-espaces, dont le lit comme « lieu emblématique de l’intimité », la cohabitation forcée, et le temps carcéral, dont Jean-Noël Barnet dit de manière si pertinente qu’il est à la fois « réglé, mais aussi suspendu, ralenti et incertain ».

 

Avec le tragique de la perte de l’habiter se mesure ainsi, dans le droit fil de la pensée de Lévinas, l’ampleur de la lutte personnelle pour en ressaisir et en vivre quelques facettes, dont les enjeux ontologiques sont clairement et sobrement exprimés par l’une des femmes interviewées : « En prison, vous voyez, il y a un monde extérieur et un monde intérieur … on a une vie à nous, une vie personnelle … et le monde le plus grand, il est à l’intérieur ! »

Les analyses fines et talentueuses de Jean-Noël Barnet des entretiens qu’il a menés avec les femmes et les cadres de l’hébergement institutionnel montrent la complexité d’une telle lutte qui, en particulier, pose la question de son dépassement dialectique en point d’appui et en force du sujet pour la reconstruction de son habiter à la sortie de prison, le temps que dure l’hébergement institutionnel. Cela est d’autant plus vital que se réveillent alors des anxiétés – anxiété persécutrice face au changement et au stigmate, anxiété dépressive – qui dessinent une psychopathologie de la sortie de prison.

 

Ajoutons à cela que, malgré ce que l’air du temps voudrait nous faire croire, et comme les études féministes le montrent, les femmes restent associées à l’univers de l’intérieur domestique et qu’elles sont censées savoir, ainsi que le vocabulaire courant le dit sans ambages, « tenir » une maison, « faire maison » ou, de manière encore plus révélatrice « tenir leur intérieur ». Face à cette puissante et tacite injonction[4], l’hébergement temporaire représente un défi majeur en soi, en ce qu’il doit révéler et confirmer une capacité et un savoir habiter sexués, alors même que la vie en prison – et parfois la vie qui l’a précédée – ne permettait pas leur exercice.

 

Le dépassement de cette psychopathologie et de ce défi dépendra de nombreux facteurs, dont, comme le propose Jean-Noël Barnet, la prise en compte de l’expérience vécue, toujours singulière et, en même temps genrée, des femmes qui sortent de prison, et une évaluation poussée de l’aide fournie par le cadre de l’hébergement institutionnel fondée sur la compréhension des enjeux spatiaux de la prison, de l’hébergement temporaire et de la nature ontologique de l’habiter.

Perla Serfaty-Garzon

[1] Bachelard, G., (1957) La Poétique de l’espace, Paris, P.U.F.

[2] LÉVINAS, E. (1971). Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité. The Hague, Martinus Nijhoff, Paris, Le livre de Poche, Biblio Essais.

LÉVINAS, E. (1976). Difficile liberté. Paris, Le lire de Poche, Biblio Essais.

[3] PROSHANSKY, Harold, M. (1978), Appropriation et non appropriation (misappropriation) de l’espace. In Korosec-Serfaty, Perla (dir.) Appropriation de l’espace, Ciaco, Louvain-La-Neuve. Consulté en ligne le 15 octobre 2020. http://perlaserfaty.net/wp-content/uploads/2017/01/76725-SERFATY-APPROPRIATIONESPACE_Prohansky.pdf

[4] Serfaty-Garzon, P. (2006) Marre d’être la fée du logis ? Paradoxes de la femme d’aujourd’hui. Paris, Armand Colin

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