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'MARRE DËTRE LA FÉE DU LOGIS ? Paradoxes de la femme d'aujourd'hui'
   
ÉDITIONS ARMAND COLIN
 


Par Laurence Arlaud [1]

« Marre d’être la fée du logis » ! Le titre pourrait sonner comme un appel féministe. Certains le qualifieraient peut-être même de daté. Après tout, les rôles masculins et féminins n’ont-ils pas évolué ? Les femmes n’ont-elles pas ouvert la porte de leur « chez soi », investi la sphère professionnelle et refusé d’être uniquement des femmes au foyer ? Contrairement à ce que le titre peut laisser paraître de prime abord, ce n’est pas tant une revendication de femmes que cet ouvrage relaie. Il est bel est bien porteur d’une réflexion sociologique sur les contradictions des femmes actuellement, prises entre une volonté de se détacher de leur foyer et leur attachement au lieu auquel on aurait aimé les confiner. Parce que les femmes sont encore celles qui consacrent le plus de temps aux tâches domestiques et aux soins aux enfants, Perla Serfaty-Garzon, psychosociologue, ne pouvait que croiser cette thématique lors de ses nombreuses études sur le « chez-soi » . Elle a donc fini par se concentrer durant tout un ouvrage sur la question du rapport paradoxal des femmes à leur maison en cherchant à comprendre « pourquoi l’engagement des femmes envers la maison et leur éventuel désengagement suscitent-ils en elles et dans la société tout entière tant de tensions et de contradictions » (p. 16).

Perla Serfaty-Garzon nous invite dans un premier temps à un petit détour historique afin de mieux cerner les raisons du caractère féminin du foyer et d’en montrer la construction sociale. Pendant des siècles, des hommes ont cherché à confiner les femmes au sein du foyer afin de les protéger comme des objets précieux et dangereux. Cette logique a d’ailleurs amené à voiler les femmes, pratique dont nous gardons encore beaucoup d’exemples tels que le voile de la mariée. Pourtant, les femmes vont chercher à ouvrir leur univers par les salons notamment avant que le modèle bourgeois de la « maitresse de maison » ne s’impose en force à la fin du XIXe siècle. Les femmes se doivent alors d’être reine au sein de leur foyer, remplir leur devoir maternel, s’occuper continuellement des tâches domestiques et de la décoration intérieure. Leur lien avec l’extérieur doit toujours être lié au foyer ou au don de soi. Lorsque de nouveaux horizons s’ouvrent aux femmes à la fin de la Première Guerre Mondiale, c’est le rôle féminin tout entier qui entre en tension et en questions : pourquoi une femme devrait-elle s’occuper de son foyer ? La réponse des féministes est claire : si les femmes acceptent d’être maitresse au sein du foyer c’est parce qu’elles n’ont pas d’autres rôles sociaux. Et pourtant... Actuellement, les femmes ne sont plus seulement des épouses, des mères, des gérantes de foyer. Elles ont conquis de nombreux autres espaces qu’ils soient professionnels, associatifs ou politiques. Les femmes ne sont-elles pour autant plus des fées du logis ? Ont-elles réussi en si peu de temps à se détacher de la définition pluriséculaire du rôle traditionnel féminin et de son attachement au foyer ?

Vient ensuite le temps de l’analyse. De 23 entretiens approfondis autour de la conception par les femmes de leur rôle au sein du foyer et du foyer lui-même ressort une véritable contradiction des femmes à l’heure actuelle. Il ne s’agit cependant pas toujours des mêmes femmes. Ainsi, si Marlène ressent son foyer comme le lieu où elle se sent bien, ce n’est pas le cas d’Anne pour qui, si elle devait être un lieu de quiétude, est en fait un lieu de pression. On regrettera que l’auteure ne s’interroge jamais sur ces différences de conception entre femmes et ne fasse souvent que les effleurer. Le lecteur ne peut alors que se demander si le niveau du genre est bien le plus approprié pour analyser les différentes conceptions du chez-soi sous certains de ses aspects et si l’hypothèse d’autres variables explicatives n’auraient pas mérité d’être introduite.

Perla Serfaty-Garzon montre dans le premier temps de son analyse que les femmes entretiennent un rapport au foyer qui se décline entre amour et haine. La permanence chez beaucoup des femmes interrogées de l’assignation à s’occuper du foyer fait que les femmes « vivent la maison comme les hommes et pourtant différemment et plus que les hommes, et cela parce que tous les aspects du chez-soi les mobilisent quotidiennement » (p.47) et est capable d’être terriblement chronophage. Pourtant, certaines femmes considèrent aussi le foyer comme un lieu d’émancipation, où elles peuvent trouver leur identité pour des raisons qui paraissent opposées à ce qu’on imagine être un facteur d’émancipation. Ainsi, Denise est « plus librement femme parce qu’elle redevient maitresse de maison (...). Elle s’émancipe en ce sens qu’elle assume alors l’état féminin (...) pour lequel elle a été, de la manière la plus fondamentale, préparée dès la petite enfance » (p.49). Cette idée est bien développée par l’auteure qui en prend toute la mesure et refuse de la considérer seulement comme de la « sincère mauvaise foi » (p.55). Le foyer est actuellement également un vecteur identitaire important pour les femmes qui se veulent sujets. Elle contrebalance immédiatement cette idée en en montrant une des limites essentielles : la maison n’est pas un chez-soi mais bien un chez-soi en famille, qui plus est ouvert vers l’extérieur. La femme est toujours maitresse de maison se devant de rendre son chez-soi hospitalier. L’hospitalité n’est cependant pas uniquement un élément renvoyant uniquement les femmes à leur rôle traditionnel qui nécessite que les tâches ménagères soient effectuées mais renvoie également un caractère émancipatoire en ce qu’elle permet l’ouverture du foyer et le dépassement de soi. Le chez soi est donc un lieu ambivalent pour l’émancipation féminine.









Dans un second temps, l’auteure montre que les femmes ont conscience des attentes sociales qui pèsent sur elles concernant la tenue de leur foyer, son caractère féminin et la nécessité de le marquer comme tel. Les femmes s’investissent ainsi beaucoup plus que les hommes dans la décoration intérieure parce qu’elles savent que c’est bien leur image que reflètera leur maison et en retirent une grande fierté. Une belle image permet de comprendre la place que tient l’homme dans certains foyers : « un coucou dans mon nid » qui ignore où les choses sont rangées. Les femmes tiennent à cette emprise. Mais ce pouvoir est paradoxal car si les femmes cherchent à avoir un sentiment de surpuissance dans le foyer, celle-là entrainera irrémédiablement une perte de soi car le temps passé à s’occuper du foyer est un temps perdu pour soi, pour « ce que les femmes ont acquis : la conscience de soi et l’attention à soi, la capacité de réfléchir librement et d’analyser sa situation, ses projets et son action » (p.96). Ces mêmes femmes veulent cependant travailler, exercer une activité qui soit socialement valorisée, se sont ouvert d’autres horizons et gèrent de manière différente leurs multiples vies en bricolant souvent entre famille et individualité, en négociant avec leur conjoint.

Dans la troisième partie analytique de son ouvrage, Perla Serfaty-Garzon se focalise sur le rapport des femmes à la propreté et au rangement. Qu’est-ce qui pousse les femmes à tenir leur maison en ordre ? On retrouve l’idée d’image de soi renvoyée aux autres, celle de maitrise de soi, et de volonté de créer un espace personnel. Celle-ci concerne-t-elle toutes les femmes ? Oui, mais pas au même degré. Certaines peuvent en atténuer l’importance mais aucune ne parvient toutefois à s’en détacher entièrement, cherchant par exemple à masquer le désordre sous un canapé. Enfin, la manière dont les femmes envisagent les tâches de ménage illustre bien l’hétérogénéité des femmes mais pointe le fait qu’au-delà de celle-ci elles sont toutes des femmes d’aujourd’hui - même celles qui prennent à leur compte la grande partie ou la gestion des tâches ménagères - dans la mesure où elles le font en mettant en avant leur plaisir et leur fierté et font une place à leur époux. Toutes ne parviennent pas à le faire avec le même succès, mais c’est plus leur volonté de partage négocié (et non imposé) que leur réussite réelle qui les placent dans la modernité.

Dans sa conclusion, Perla Serfaty-Garzon aborde quelques pistes de réflexion pour permettre aux femmes de sortir de la contradiction que représente pour elle le foyer : séparer le travail émotif et le travail domestique ce qui nécessite de ne plus penser le travail domestique comme quelque chose de féminin, affirmer dès le départ le partage dans le cadre de la mise en couple de deux personnes autonomes, renoncer pour cela à son statut de « maitresse » du foyer et penser le foyer dans le cadre du couple et d’un projet commun. On peut rester sceptique sur quelques unes de ces propositions qui sont au mieux difficile à appliquer voire même parfois contradictoires (comment prendre en compte le goût des hommes pour des tâches qui ne les dévirilisent pas et se détacher du caractère féminin de certaines tâches ?) Au final, l’ouvrage de Perla Serfaty-Garzon est intéressant et riche d’enseignements. « Marre d’être la fée du logis ? », la réponse n’est pas si simple pour les femmes d’aujourd’hui prises entre goût du foyer et volonté d’affirmation de soi. On regrettera peut-être le fait que Perla Serfaty-Garzon sorte de son rôle d’analyste et semble affirmer dans ses propositions que le titre de l’ouvrage puisse être décliné à l’exclamatif alors que son analyse semble plus fine.

[1] Professeur de sciences économiques et sociales. Critique parue le lundi 17 novembre 2008 dans liens-socio à la page : http://www.liens-socio.org/Marre-d-etre-la-fee-du-logis


 
 


"Marre d'être la fée du logis ? Paradoxes de la femme aujourd'hui" est disponible en librairie et en version numérique.

  Il peut être commandé en ligne, par exemple à ces deux adresses :
- Armand Colin (http://www.armand-colin.com/livre/279115/marre-d-etre-la-fee-du-logis.php)
- Somabec (http://www.somabec.com/main.cfm?p=25&l=fr&uni=0)

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