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QUAND VOTRE MAISON VOUS EST CONTÉE
 

INTRODUCTION




Perla Serfaty-Garzon
Quand votre maison vous est contée
© Bayard, 2016



Entrer dans ces royaumes que nous habitons

La maison est vivante, dit-on. Il faudrait dire que nous en faisons un endroit vivant. Tout d’abord parce que nous y conduisons l’essentiel de notre vie. Mais aussi parce que nous lui donnons des qualités de lieu et d’atmosphère qui nous sont chères et personnelles. Nos gestes accomplissent cela, que nous finissons par appeler « l’âme de la maison », comme si elle était un être vivant. Alors que c’est une part de nous qui vit en elle.

Rien de la maison et des façons de l’habiter n’est resté inexploré par les traditions qui, toutes, parlent de la maison comme d’un être vivant. À travers poésies et proverbes, chansons et contes, mots qui énoncent les gestes conseillés, prescrits ou interdits, bénédictions et consécrations, la maison animée est dite de mille façons, en paroles qui nous viennent de bien loin dans le temps comme dans l’espace.

« La paisible maison respire au jour qui baisse… » Anna de Noailles, comme tant d’autres poètes, chante notre idéal de la maison en être vivant et serein, généreux et accueillant. Comme nous, les poètes craignent le silence et le menaçant mystère de certaines de nos demeures, à la façon de Milosz : « Quelle maison muette et méfiante et noire pour mon enfant ! »

Qui n’a pas entendu le proverbe disant que : « Charbonnier est maître chez soi » ? Ou que : « Chaque oiseau trouve son nid beau » ?

Comme des générations avant nous, nous avons tremblé pour Hansel et Gretel abandonnés dans la forêt, affamés et tendant la main vers une maison faite de pain d’épice et recouverte de gâteaux. « Grignoti grignota, qui grignote ma maison ? » C’est la voix suave et trompeuse de la sorcière qui habite l’irrésistible et redoutable maison.

Que de maisons étranges n’avons-nous pas chantées dans notre enfance ? « Il était un petit homme, (…) qui avait une drôle de maison (…) Sa maison est en carton, ses escaliers sont en papier (…) c’est le facteur qui y est monté, il s’est cassé le bout du nez. » Que de maisons effrayantes dans nos contes favoris, telle celle de Barbe-Bleue avec sa chambre mystérieuse, fermée sur de sanglants secrets.

Nous sommes aussi habités par des récits anciens, proches et lointains, qui nous disent que nous ne sommes jamais seuls dans nos maisons. Des génies invisibles l’habitent dans ses coins obscurs et lui donnent une vie qui lui est propre. Certains d’entre eux sont bienveillants, tels les lutins qui fabriquent la nuit des chaussures pour venir en aide au courageux, mais bien pauvre cordonnier du conte de Grimm. D’ autres sont malveillants, comme les djinns. Mais tous sont fort susceptibles, froissés au plus mince signe de manque de respect.

Voilà pourquoi il nous faut amadouer ces génies, nous entendre avec eux ou nous en protéger. Des générations d’hommes et de femmes ont ainsi jeté une poignée de sel dans les angles d’une nouvelle demeure pour en déloger les mauvais esprits. Nous continuons à fêter la pendaison de la crémaillère pour rendre la maison bénéfique, avec ou sans bénédiction juive ou chrétienne, avec ou sans prêtre. Et les récits des âmes sans repos des maisons hantées continuent à nous faire frissonner.

La maison et l’habiter, que notre sensibilité moderne recherche, ont suscité un autre trésor d’images et de mots qui vient s’ajouter à ces légendes et à ces traditions. La peinture et la photographie, les romans, les films et les chants contemporains de la maison nous habitent aussi. Ils sont présents dans les journaux quotidiens, les magazines et la télévision d’aujourd’hui. Il y a un autre discours sur le chez-soi moderne, qui est riche et ardent.

Nous sommes ainsi habités profondément par un récit très ancien de la maison que l’esprit de notre temps ne cesse d’enrichir et de transformer. Ce récit nous conduit à désirer une maison que nous pourrions doter d’une âme. Nous voulons réaliser par nous-mêmes un lieu à part, où vibrent des évocations de nos façons d’être et où s’abritent nos relations les plus significatives avec les personnes qui comptent pour nous. Là est l’essentiel à nos yeux, dans cette œuvre de transformation d’un endroit concret en lieu qui nous tient à cœur, qui nous accueille et nous soutient. Avec l’espoir qu’il saura nous refléter à nos propres yeux comme aux yeux des autres. Afin de nous sentir alors chez nous.

Mais il existe un autre récit de la maison, du chez-soi et de l’habiter. Celui-là remet en question l’évidence des éléments mêmes qui composent la demeure. Que ces éléments soient concrets – notre porte, par exemple – ou qu’ils forment de petits univers – notre chambre à coucher –, ou qu’ils dessinent des modes de vie – l’habitation en solo –, ce récit lève le voile de la familiarité pour révéler leur profondeur et leur caractère extraordinaire. Chemin faisant, il construit un autre savoir sur la maison et l’habiter.

La maison n’est pas un édifice comme les autres. Elle n’est pas non plus une marchandise comme les autres. Le sentiment du chez-soi n’est pas un sentiment comme les autres. Que l’on songe seulement aux investissements – financiers, affectifs, en temps et en travail – qu’exige la maison et l’on mesurera à quel point cette dernière est « à part ». Cela, tout un chacun le ressent plus qu’il ne le sait et ce savoir, pourtant si court, nous reste bien souvent obscur.

Pour constituer ce savoir, nous montrerons dans ce livre que tout, dans la maison, dit beaucoup de notre histoire collective et de notre culture, comme de l’univers social où nous vivons aujourd’hui. Nous verrons alors à quel point notre maison est un royaume chargé de significations, qui nous importent dans la vie quotidienne comme aux moments cruciaux de notre vie. Nous montrerons aussi que la maison dit toujours beaucoup de nous. Et nous verrons alors pourquoi il nous semble que notre maison parle parfois trop de ce que nous sommes à nos visiteurs.

Pour donner corps à ce savoir, nous consulterons les experts dans ces domaines. Nous irons sur les terres de cette jeune discipline qu’est la psychologie environnementale et sur celles de la psychologie et de la sociologie pour cerner la maison dans tous ses états modernes. Nous irons aussi voir le philosophe, l’anthropologue, l’historien et le littérateur. Nous nourrirons nos explorations des leurs pour construire une intelligence de l’espace domestique. Au bout de ce récit, nous proposerons les idées fondamentales qui constituent une pensée claire et sensible de la maison et du chez-soi contemporain.


Parce que l’existence de toute habitation débute par l’établissement de limites, nous commencerons par celles qui la définissent et l’ancrent au sol, et qui, percées de portes et de fenêtres, la dotent d’un intérieur structuré. Nous prendrons donc le chemin de la maison, de son extérieur le plus proche à ses lieux les plus intérieurs. Le récit commencera à la porte et nous fera penser à ceux qui, divins, mythologiques ou protecteurs en chair et en os, gardent nos portes et nos seuils. Avant d’entrer dans la maison, nous en explorerons les abords et nous ferons parler les clôtures.

Nous franchirons ensuite le seuil, pour découvrir les rôles et les responsabilités qu’il assume avec les halls et les vestibules, ces héritiers de maisons dont nous avons oublié la grandeur passée. Nous nous étonnerons de l’extraordinaire part que jouent, dans notre vie, les fenêtres, ce monde des regards croisés et cachés.

C’est alors seulement que nous pénétrerons à l’intérieur de la maison, comme il sied à un visiteur courtois ou qui demande l’hospitalité, non sans souligner le double jeu des murs, entre protection et enfermement. Nous révèlerons les secrets des chambres. D’ où vient que l’on dorme dans une chambre à coucher et non plus, comme nos sociétés l’ont fait si longtemps, dans une salle commune ? Au fait, qu’est-ce qu’une chambre ? L’ interrogation, on le verra, est pertinente. De la chambre à coucher, qui nous donnera l’occasion d’offrir une théorie du lit à deux aux résonances très modernes, à la chambre d’enfant et d’adolescent, que d’univers se révèlent !

Nous nous attarderons sur les beaux atours du salon qui, sous les airs cool qu’il prend aujourd’hui, conserve quelque chose de ses riches ancêtres. La salle à manger nous instruira sur les arts et les manières de table, qui connaissent aujourd’hui tant de transformations. Nous prendrons le temps de parler de celles et ceux qui, jeunes ou aînés, retrouvent les façons de nos aïeux et installent un bureau ou un atelier dans leur maison pour travailler. Et de cette avant-garde de nomades qui transporte, à sa façon, sa maison et son bureau, pour travailler périodiquement sous des cieux plus cléments que les nôtres.

La maison compte des pièces qu’il n’était pas d’usage d’ouvrir aux visiteurs. Tel était le destin de la cuisine, de la cave, du sous-sol, du grenier, du garage ou de la salle de bains. Nous irons bien au-delà de l’apparente trivialité de ces endroits pour montrer combien ils ont compté et comment ils se transforment. L’ exercice nous fera mesurer à quel point ils restent pour nous riches de sens et continuent à être des révélateurs de nos vulnérabilités.

La maison-édifice est peu de choses sans le sentiment d’être chez soi. Nous éprouvons ce sentiment dès que nous apercevons les abords de notre quartier ou que nous franchissons les limites qui, pour nous, signalent l’entrée de notre ville. Le sentiment de la maison rayonne en ses jardins et déborde sur la ruelle. Nous sortirons donc de la maison-édifice pour retrouver certaines des qualités du chez-soi déclinées à l’air libre. La ruelle, la cour arrière, le jardin de devant ont des ancêtres qui nous restent familiers. Nous les retracerons à travers les aménagements des grands parcs, mais aussi à travers l’œuvre de nombre de savants qui ont travaillé en toute modestie derrière les murs de leurs jardins. Nous verrons l’un de ces derniers jouer les vedettes internationales. Comme le jardin a compté dans l’histoire et comme sa renaissance actuelle est spectaculaire ! C’est ce que nous montrerons, à l’occasion d’une visite que nous rendrons, sur nos toits et entre les tours, aux étonnants paysans des cités d’aujourd’hui.

La maison incarne aussi une culture qui est tributaire des évolutions des mentalités et des modes de vie. Cette culture domiciliaire forme avec la famille un très vieux couple. Il nous faut donc nous intéresser à ce dernier, à son évolution et à ses déclinaisons. Nous poserons la question de notre conception actuelle de l’intimité familiale et personnelle. D’ où vient que nous tenons tant à elle et que nous craignons tant pour elle ? Nous montrerons que l’intimité est une idée neuve. Une fois cette compréhension acquise, nous serons outillés pour nous intéresser à quelques-unes des familles qui, nous disent les démographes, sont de plus en plus nombreuses. Nous rendrons visite à ces familles dites recomposées, à ceux qui habitent en solo, à ces adultes qui restent ou reviennent vivre chez leurs parents et à ces aînés qui habitent des maisons qualifiées d’intergénérationnelles.

La culture domiciliaire prend une telle place dans notre vie que la tentation est grande de ne voir que ce que la maison nous offre de beau et de réconfortant. Il faut résister à cette tentation, puisque tant d’événements la mettent à l’épreuve. Nous examinerons, dans un premier temps, quatre de ces événements qui font partie de notre expérience commune. Nous irons de la tension qui s’installe entre des amoureux qui achètent à deux leur maison, à l’incertitude et au trouble qu’occasionne le déménagement. Nous analyserons les émotions violentes et contradictoires qui nous agitent à l’occasion d’un cambriolage et les sentiments inconnus qui affleurent lorsque nous entreprenons des rénovations. Dans un second temps, nous ferons un arrêt sur cette épreuve majeure que représente la condition de sans-abri. Du mendiant chemineau du Moyen Âge à nos itinérants, le chemin a été long et nous montrerons à quel point il reste difficile.

Nous aurons alors beaucoup parlé de la culture domiciliaire, de ses territoires et de ses épreuves. Cette culture s’appuie sur une valeur centrale qui est l’hospitalité. Car, une fois ses portes closes, la maison est protectrice et rassurante. Mais les portes qui n’accueillent que l’habitant signalent un danger. Gare aux dérives de « l’entre soi » familial et au risque d’enfermement ! La maison doit s’ouvrir à des hôtes. Mais, alors, que de négociations avec soi-même et de sentiments souterrains lorsque ces hôtes s’attardent peu ou trop longtemps ! L’ hospitalité est difficile. Elle est aussi nécessaire. À ces titres, elle constitue non seulement la valeur centrale du chez-soi, mais aussi l’une de ses épreuves fondamentales.

D’ où nous vient la valeur de l’hospitalité ? Pourquoi comptet-elle encore autant pour nous ? C’est en montrant son sens durable et son mode d’emploi actuel que nous répondrons à ces questions. Nous n’oublierons pas les particularités de ses traductions modernes qui se manifestent dans différents modes de cohabitation entre parents et enfants, par exemple, et qui vont du couchsurfing à l’échange des maisons.

En fin de récit, nous proposerons les idées qui traversent et organisent notre pensée du chez-soi contemporain et nous les éclaircirons. Le passage du récit à une pensée de la maison a aussi valeur d’invitation pour le lecteur et la lectrice à un dialogue avec eux-mêmes. Quel est le but espéré d’un tel entretien intérieur ? Découvrir et saisir les sens, pour soi, de sa maison et de sa propre façon d’habiter.

 

 
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Disponible en version e-book chez l'éditeur : Bayard et sur epagine

Commandes en ligne: Renaud Bray - Archambault

Disponible en version papier hors du Canada en particulier à la la Librairie du Québec à Paris

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