In Psychologie environnementale : 100 notions clés, sous la direction de Marchand D., Pol, E., Weiss, K. Paris, Dunod, 2022. Notion 14, p. 44-47.
Le chez-soi désigne l’univers – physique ou immatériel – fortement investi par un sujet, que ce dernier soit un individu ou un groupe. Doté de caractéristiques sociales et d’ambiance propres, cet univers est habité par ce sujet en adéquation avec lui-même, de manière durable ou temporaire.
Un chez-soi immatériel – telles une langue, ou une histoire collective – est intimement associé par le sujet à la maîtrise du champ de significations et aux enjeux culturels, sociaux, et éthiques de ce chez soi, ainsi qu’aux identifications et attachements que ce dernier suscite en lui. La capacité d’un sujet de se reconnaître dans un chez-soi immatériel se donne ainsi en événement d’une conscience personnelle d’habiter à sa manière propre – affectivement ou par la pensée, en quelque sorte « de l’intérieur » – un patrimoine partagé.
Le chez-soi en tant qu’étendue physique couvre une large gamme de lieux dont les significations et l’échelle peuvent grandement varier, allant d’une maison, un quartier, une ville, une région, un pays, ou à la Terre. C’est cependant à la maison concrète, située dans le monde, que la notion de chez-soi est le plus couramment et étroitement associée, et souvent donnée comme synonyme.
La maison particularise l’espace – spatium – en conférant à certains actes, tels l’établissement de limites et l’instauration d’un intérieur, une portée fondatrice de lieu qui suscite un imaginaire du blotissement, de repli sur soi et sur la famille, de la paix et de liberté. Cependant, portes et fenêtres, les variations des itinéraires d’approche – allées, seuil, etc. – et de l’environnement – jardin, cour, parc, etc. – de la maison traduisent autant de déclinaisons des relations entre l’extime et l’intime, sous les formes des séparations, de mises en relation, de maintien à distance ou à proximité du monde social, qui sont au cœur des enjeux de l’hospitalité.
L’intérieur, pour sa part, ne coïncide pas avec un seul univers psychologique. Dérivant de l’adverbe latin « intus » qui signifie « dedans », et partageant avec le terme « intestins » une étymologie commune, sa polysémie renvoie à l’homologie entre l’intérieur habité et l’intérieur de la personne. Il offre un paysage aux tonalités multiples, qui va de l’intime (du latin intimus, signifiant « ce qui est le plus intérieur ») de certaines pièces au plus « public », soit, ici, le plus ouvert à l’étranger à la maison. Par exemple, le salon, malgré ses récentes évolutions, reste le lieu habité où l’habitant se donne le plus à voir et joue avec raffinement le jeu des apparences et de la révélation à l’étranger. Jeu qui se déroule sur le mode des variations sur l’intimité, avec, par exemple, la salle de bains, qui pourtant a elle aussi évolué, balançant entre hygiénisme et sensualité, et faisant affleurer les contradictions de la pudeur et du narcissisme. La maison revient ainsi à la mise en œuvre d’un projet d’habitation qui, de surcroît, engage l’espace dans la construction de soi à l’occasion de l’appropriation du lieu habité.
Les termes latins ma(n)sionem, qui a donné le nom « maison », comme le terme casa qui a donné la préposition « chez », désignent le séjour d’habitation en un lieu, le fait d’y demeurer, d’en partir et d’y revenir, soit l’expérience de la durée et de ses fragmentations, ainsi que le tissage et les déchirements potentiels de liens affectifs avec ce lieu. Les deux termes désignent aussi le groupe familial, l’ensemble des affaires domestiques, la lignée ou la dynastie. À ces titres, tous deux représentent des relations entre des personnes, entre ces dernières et les espaces du territoire partagé, ainsi qu’entre elles et les objets domestiques.
Les liens moraux, d’appartenance, de solidarité et d’affiliation entre les habitants assurent la sécurité globale et la stabilité de la maison et du chez-soi. Mais ils en révèlent aussi les rapports de pouvoir, les hiérarchies et les inégalités implicites ou manifestes. La maison comme le chez-soi constituent des espaces de violence potentielle, de conflits de place et de visibilité. Ils témoignent de l’altération, au cours des âges de la vie de chacun, de la dynamique de la solitude et de la vie en communauté, de ses ajustements et arrangements, ainsi que des confrontations entre les enjeux de la coexistence des objets domestiques. Ces dynamiques spatio-temporelles révèlent un mode d’inscription dans l’espace, une manière habituelle d’habiter et d’être ensemble, comme le souligne l’origine étymologique du terme « habiter », le latin habere – avoir, tenir – qui exprime l’idée de continuité d’une manière d’être dans un lieu.
Au-delà de sa synonymie avec la maison, l’intelligence du chez-soi ouvre, avec le pronom personnel « soi », la perspective fondamentale de la conscience du sujet d’être institué en son intériorité, sa présence à soi et son quant à soi, des enjeux de l’intériorité, en particulier sa maîtrise à travers la séparation avec l’autre. Le sujet reçoit son existence intérieure de ces limites. Ainsi protégé dans le secret de sa demeure intérieure, il peut se dépasser en faveur de l’accueil de l’autre, demeurer dans le monde, vivre son appartenance spatiale, fonder des lieux, et être hospitalier. L’habiter dans la maison physique se fonde dans la demeure intérieure.
La demeure intérieure est nécessairement traversée par les mouvements de l’établissement et du renouvellement de ses frontières, de la protection de sa souveraineté et de son autonomie. Elle s’active sans cesse à éviter l’écueil du repli sur soi et de l’aliénation de sa capacité d’accueil et cependant se dérober aux risques de se voir débordée par les assignations imposées par l’autre, d’être expulsée de soi et de lui être livrée sans recours. Ces vacillements, ressaisissements et restaurations de la souveraineté du sujet dans le secret de son intériorité et la temporalité intime qui s’y déploie tout au long de la vie du sujet, soulignent l’ouverture et le nomadisme inscrits simultanément dans le chez-soi originel de chacun. L’habiter du chez-soi est ainsi mouvement à double titre : d’une part, dans l’espoir de l’ancrage à la fois dans la demeure intérieure et dans la maison physique, située « dans le monde »; et, d’autre part, dans l’ouverture à et le cheminement avec l’autre comme potentiels d’hospitalité et de rencontre
La portée ontologique du continuum entre la demeure intérieure et l’habitation dans le monde ouvre la perspective d’un sujet qui, pour habiter, doit fonder son chez-soi concret dans l’espoir de le rendre, par le « faire » de l’appropriation, constitutif de lui-même. Celle-ci s’accomplit également dans le retentissement sur l’habitant lui-même des gestes de l’appropriation, résultant en quelque sorte en une conscience d’un supplément d’habiter qui va, à son tour, soutenir l’habitant dans sa capacité d’aller, lorsque l’épreuve de la réalité l’impose, habiter ailleurs et dans la poursuite et le renouvellement de ses gestes qui font et refont, à travers le temps, sa demeure.
Fondé sur la continuité entre sa demeure intérieure et la demeure dans le monde, le sentiment du chez-soi est ainsi la conscience d’assumer l’effort constant de la protection d’une intériorité et d’un secret, autant que celui de la transcendance de leurs vacillements en vue de l’ouverture à l’autre.
