In Psychologie environnementale : 100 notions clés, sous la direction de Marchand D., Pol, E., Weiss, K. Paris, Dunod, 2022. Notion 45, p.123-126.
In Psychologie environnementale : 100 notions clés, sous la direction de Marchand D., Pol, E., Weiss, K. Paris, Dunod, 2022. Notion 45, p.123-126.
L’hospitalité désigne la rencontre et la reconnaissance mutuelle entre deux personnes au moins et requérant un espace dans lequel prendre place. Nous appelons cet endroit notre chez soi, que ce terme concerne une maison, un quartier, une ville, ou la Terre.
L’hospitalité est une valeur majeure chargée d’une puissante force évocatrice. Héritée de la pensée morale de la Grèce et de la Rome antiques, et des textes fondateurs philosophiques, éthiques et théologiques de la Bible Hébraïque et de l’Ancien Testament, elle continue à faire partie de notre vision du monde, et comprise comme une prise de risque éthique. Rares sont en effet ceux qui avouent qu’ils ne sont pas hospitaliers, tandis que la quasi-synonymie entre l’hospitalité et l’accueil chaleureux de l’autre est couramment assumée.
Pourtant, un ensemble très élaboré de règles temporelles, spatiales et morales de l’hospitalité est suivi à la fois par l’hôte accueillant et accueilli pour assurer la régulation et la dynamique de celle-ci, avant, pendant et après leur rencontre, à travers une gamme de marqueurs matériels et symboliques que l’accueillant potentiel veille à faire respecter. De telles règles aident à sécuriser les maisons, reconnaissant ainsi inévitablement qu’il existe un risque, voire un danger, de confrontation et d’hostilité entre les deux hôtes. Elles sont censées apprivoiser et limiter l’hostilité ouverte, la cantonner à un état latent, tout en laissant place à l’accueil.
De la force apparemment bénigne mais puissamment symbolique de la clôture marquant la fin du domaine du début de la sphère privée de la maison des hôtes potentiels, et la promenade théâtrale, parfois cérémonielle vers la ruelle, le porche ou les escaliers, les invités marchent jusqu’au lieu complexe qu’est le seuil. Là pourrait survenir la première menace d’intrusion et la souveraineté de l’accueillant être remise en cause. De fait, les fondements de cette souveraineté vacillent déja. La vigilance et le filtrage des invités ont déjà lieu. La confrontation est silencieuse. Elle ne sera résolue que par la réponse que donnera l’accueillant à la question intérieure qu’il se pose : permettra-t-il – ou non – aux invités « d’être » dans sa maison, et à l’hospitalité de « prendre place » chez lui ?
Parce que les invités sont définis par leur position d’extériorité à la maison, le seuil est « par nature » le lieu où l’hostilité latente contenue dans l’hospitalité est évaluée, dans l’espoir d’être apprivoisée, et résolue sous la forme d’un accueil provisoire. Car l’accueil constitue un contrat implicite, un engagement de retenue et de respect mutuels qui confirme l’accueillant dans sa pleine souveraineté chez lui et sa capacité d’en dicter les usages spatiaux et temporels. Il engage l’accueilli à accepter d’être servi par son hôte sans pourtant usurper la place de ce dernier en tant que souverain dans sa maison, ni devenir un parasite. Aux yeux de l’accueillant, le seuil est transgressif en ce qu’il représente le lieu même de l’acquiescement mutuel aux termes d’un tel contrat.
Le vestibule, où l’accueillant se retire de quelques pas – et ainsi pénètre à nouveau chez lui pour permettre le mouvement vers l’intérieur du visiteur – signe l’accueil, devient le lieu du premier apaisement entre les deux hôtes et ouvre plus largement la possibilité d’une reconnaissance mutuelle entre ces derniers.
Depuis les espaces de proximité de la maison jusqu’au vestibule, la danse entre le désir d’hospitalité et le basculement potentiel dans l’hostilité est dans l’esprit des deux hôtes. C’est une danse rendue plus complexe par le nombre et la nature des éléments matériels qui en soulignent les enjeux. Par exemple, un heurtoir traditionnel entretient le mystère de qui vient du monde extérieur jusqu’au moment où l’hôte accueillant ouvre sa porte. La sonnette équipée d’une caméra opère à partir d’une méfiance envers l’extérieur, tandis que le système d’interphone d’un immeuble résidentiel instaure un filtrage minutieux des visiteurs, instaurant une plus grande étanchéité entre les sphères de l’extime et de l’intime. Dans les immeubles résidentiels plus haut de gamme, une entrée soigneusement meublée et spacieuse exprime le statut social des résidents, arrête le regard des visiteurs et les détourne de la tentation d’aller au-delà de l’esthétique d’une façade maîtrisée.
La porte de la maison enclenche une dynamique particulière de l’accueil. Cette figure de Janus s’ouvre sur deux mondes antagonistes, tout à la fois séparant et jetant un pont entre la sphère domestique, spatialement et temporellement centrée sur elle-même, et le caractère partagé du domaine public. La forme, la taille, les matériaux et le symbolisme de la porte offrent des variations infinies sur la fermeture austère, la transparence ambiguë, ou la protection nonchalante de la maison. La porte ne représente jamais la passivité. Bien au contraire, elle traite du rapport à l’étrangeté, souligne la confrontation de l’accueillant avec l’altérité, la force de son identité, et, surtout, sa capacité intérieure à habiter en sécurité en lui-même.
Les habitants sont conscients qu’ils sécurisent continuellement leur maison pour maintenir le monde extérieur à distance. Ils ont à cœur de maintenir leur autorité quant au choix des visiteurs. Ils veulent conserver le droit de refuser à l’accueilli, en tant que leur prisonnier et maître potentiels, le pouvoir de les dominer ou de les mettre à sa merci. Contrairement à Abraham, mais en tentant néanmoins de rester dans le droit fil de cette figure directrice, ils maintiennent leur souveraineté sur leurs maisons en exerçant un filtrage et une certaine violence, tout en transcendant leurs peurs et en offrant une hospitalité conditionnelle à autrui.
Les invités potentiels interrompent le centrage mental et spatial de leurs hôtes sur eux-mêmes, ainsi que le flux de leur temps personnel. L’hospitalité exige ainsi de l’accueillant comme de l’accueilli un double mouvement d’auto-expropriation et d’interruption de leur centrage sur eux-mêmes. Les deux hôtes doivent offrir temps et espace à l’autre, le laisser être dans leurs maisons respectives et y pénétrer pour que chacun « prenne place » chez l’autre. Cette logique du don et du contre-don dans l’hospitalité implique renoncements et réciprocité, ainsi que l’interruption délibérée et bienveillante du flux de son temps personnel.
C’est au moment charnière où l’hôte accueillant dépasse son centrage sur lui-même pour accueillir un visiteur, qu’il est le plus vulnérable au brouillage des frontières entre lui-même et le moi de celui-ci. La séparation, garante de la force de l’identité intime du sujet, devient instable et doit être rétablie par l’accueillant.
Le visiteur est cependant confronté à ce même risque puisqu’il doit assumer, en même temps que son hôte, un effort de reconnaissance mutuelle. C’est ainsi, dans ces conditions de respect des repères matériels et symboliques et d’autolimitation que l’hospitalité a lieu.
