La maison et le sens du chez-soi

Texte intégral :

Entretien avec Perla Serfaty-Garzon paru in Philo & Cie, N° 11 (mai-août 2015), p. 6-11. Références bibliographiques mises en ligne le 10 mars 2021.

Philo & Cie : Vous avez longtemps enseigné la psychologie environnementale et vous conduisez des recherches dans ce domaine. De quoi s’agit-il?

PSG : Cette discipline étudie les interrelations entre l’individu et ses milieux de vie. Elle examine l’impact des conditions environnementales sur les comportements humains, la manière dont l’individu perçoit et connaît les espaces où il vit ou qu’il traverse. Elle s’intéresse également à la manière dont la personne agit sur ses milieux de vie et sur la manière dont elle s’y attache. Elle se nourrit de l’apport des sciences sociales mais aussi d’autres disciplines, telle la philosophie, tout en conservant son ancrage premier en psychologie sociale.

 

Philo & Cie : Dans le cadre de votre pratique privée, vous agissez par ailleurs en tant que consultante auprès d’organismes publics et de sociétés privées.

 PSG : Ma carrière universitaire d’enseignement et de recherche à l’université de Strasbourg m’a conduite à répondre à l’invitation de diverses universités en Europe et en Amérique du Nord puis à assumer les fonctions de chef de division à la ville de Montréal, d’abord en planification sectorielle – espaces publics et réseau vert – puis en politique de sauvegarde du patrimoine architectural et urbain, et enfin en politique de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel.

Mais j’exerce en effet diverses activités de consultation dans le privé, par exemple dans le cadre de projets de mise en valeur de centres-villes, d’habitat ou d’aménagement de lieux publics. Cette pratique m’a conduite, à la demande de sociétés privées, à enseigner l’état des savoirs en psychologie environnementale à des publics non universitaires particulièrement concernés par le regard que porte cette discipline sur leur domaine d’exercice, par exemple, la construction de maisons individuelles ou intergénérationnelles. Un aspect particulièrement enrichissant de ma pratique m’a amenée à m’adresser, à l’invitation de grands organismes privés ou à but non lucratif, à des professionnels qui interviennent à divers titres à domicile auprès de personnes fragilisées par des handicaps. Ces interventions obligent à une traduction des résultats de mes travaux sur la maison et l’intimité en direction de professionnels dont l’expérience sur le terrain est substantielle. L’exercice est exigeant et salutaire.

 

Philo & Cie : Est-ce que ce genre d’intervention produit des effets ?

PSG : La réaction immédiate est enthousiaste. Après, que l’on ait affaire à un organisme public ou à une société privée, d’autres facteurs, qui dépassent l’intervention, entrent en jeu. Tout de même, l’instauration d’un dialogue fait toujours, peu ou prou, bouger les choses. La parole du chercheur concerné et à l’écoute émeut et intéresse les praticiens. Elle porte et elle est efficace. Prenons, par exemple, les questions qui concernent l’intimité et le chez-soi. Elles sont toutes assorties de l’illusion commune de savoir ce dont on parle et semblent assez prosaïques. Mais dès que ces questions sont abordées en profondeur, les professionnels dressent l’oreille et se sentent touchés par une approche qui creuse, met en concepts et organise en idées sensibles ce qu’ils vivent sur le terrain.

 

Philo & Cie : Comment en êtes-vous venue à étudier la maison ?

PSG : La maison, l’abri et le chez-soi ont d’abord été pour moi des questions esthétiques marquées par les qualités sensibles de la maison méditerranéenne de mon enfance. J’aime saisir les qualités des lieux au-delà des limites frontalières et culturelles, ce qui d’ailleurs m’a beaucoup fait voyager et m’interroger sur le sentiment de bien-être et parfois d’être chez-soi que l’on ressent dans des lieux lointains, à cause de leur beauté, de certains de leurs caractères d’ambiance humaine et sociale, ou d’atmosphère et de paysage olfactif. Cette source-là est donc intime.

L’autre source relève de mon goût pour l’appréhension et l’intelligence conceptuelle des questions qui m’interpellent. Par exemple, j’ai commencé à m’intéresser aux modes de la sociabilité dans les lieux publics urbains à partir de mon sentiment que la rue occidentale actuelle, très policée, était moins hospitalière que la rue d’autrefois. Je me suis ainsi interrogée sur ce qui fait qu’une rue est vivante, ou ne l’est pas, et quelles en étaient les conséquences sociales et les implications en termes d’aménagement urbain.

J’ai travaillé sur l’histoire de la vie de la rue, sur les usages des places et les modes d’interaction en public de villes aussi différentes que Strasbourg, Malmö ou Montréal afin de comprendre le sens de la sociabilité qui prend place en public selon les lieux, les époques et les cultures. J’ai travaillé à cette époque où les historiens français des mentalités dominent ce champ et publient des ouvrages majeurs, comme Histoire de la vie privée[1]. Quand j’ai travaillé sur le processus de « désertification » des rues dans la société contemporaine occidentale au profit de la maison comme refuge et lieu de repli familial, je ne pouvais que constater, nourrie que j’ai été par ces historiens, que la « nouvelle » centralité de la maison avait des conséquences psychologiques et sociales considérables qu’il fallait chercher à mieux cerner. C’était le début de mon travail sur l’intime, le chez-soi et la maison, à la fois comme territoire et telle qu’elle est ressentie.

 

Philo & Cie : Il faut en effet distinguer la maison territoriale et la maison comme état ressenti.

PSG : L’image de la maison territoire évoque pour nous sa maîtrise et sa possession. Cette maison est celle où même le charbonnier est maître chez lui, peut fermer sa porte et avoir la paix. Elle est indépendante de sa forme physique et peut être un appartement, un pavillon de banlieue ou une cabane, etc., pourvu qu’elle soit close et protégée. Elle suscite un imaginaire du blotissement, du repli sur soi et sur la famille, de la paix et de la liberté dont la force est mythique.

 

Dans la réalité cependant, la vraie maison est un espace social, de partage, d’accords et de conflits, où le sentiment d’être chez-soi est constamment gauchi par les diverses réalités de la coexistence. Mais le mythe et l’idéal de la maison constituent un puissant ressort, en particulier dans l’aspiration à être propriétaire de sa maison.

 

L’intérieur de la maison ne constitue pas non plus un seul territoire psychologique. Le salon, par exemple, reste l’espace le plus « public » de la maison. Malgré ses récentes évolutions, qu’on l’appelle salon ou pièce à vivre, c’est l’espace où l’habitant se donne le plus à voir, tandis que la salle de bains, qui, pourtant a aussi évolué, en reste l’espace le plus intime[2].

 

Philo & Cie : Vous avez étudié la maison sous l’angle psychologique dont la notion clé est celle d’intimité.

PSG : On peut en effet aborder la maison à partir de plusieurs angles: architectural ou ethnologique, on s’intéresse à la forme bâtie et à son contexte culturel; sociologique, on se tourne vers les pratiques, leur évolution et leurs variations, etc. Mon approche, plus psychologique et phénoménologique, consiste à examiner le ou les phénomènes de l’appropriation d’un espace par lesquels se constitue le sentiment du chez-soi. Ce qui ouvre à des considérations aussi bien philosophiques qu’anthropologiques.

L’expérience et la recherche de l’intimité sont des traits humains indépendants de l’histoire. D’autre part, tout être pensant a conscience d’une intériorité qui lui est propre et à laquelle il est le seul à accéder. La conscience d’un for intérieur est humaine. Les modes de l’expérience de l’intimité, comme les significations et l’importance qui leur sont accordées, ne sont pas, en revanche, indépendants des lieux, des cultures et des époques. D’ailleurs, notre conception actuelle, moderne, de l’intimité est une idée neuve. Et dès que l’on parle des territoires de l’intimité, on entre dans la culture et dans l’histoire. Longtemps, les variations des temps et des gestes de l’intimité (se laver, manger, dormir, être en tête à tête avec soi ou une personne de son choix, etc.) ne se déroulent pas dans des pièces « spécialisées » telles que la chambre à coucher, la salle de bains, etc. Les ancrages territoriaux de l’intimité changent avec les époques et les mentalités[3].

 

Philo & Cie : Qu’est-ce qui a contribué à la conception de l’intimité qui est encore la nôtre?

PSG : En Occident, en termes très généraux que les travaux des historiens des mentalités nuancent considérablement, la conception de l’intimité du chez-soi se développe principalement à la suite de trois ruptures historiques. La première est constituée par la contre-réforme. Le protestantisme affirme alors l’existence d’un lien direct entre chaque sujet, à partir de son intériorité, et Dieu. En réaction et en défense du catholicisme, l’Église va favoriser diverses pratiques de piété individuelles privées. On voit apparaître des autels et des chapelles dans les châteaux, des prie-Dieu dans les chambres, on tient un journal intime pour explorer les plis de ses états d’âme, etc., toutes pratiques qui ramènent le sujet vers lui-même.

La deuxième rupture est constituée par le progrès de l’alphabétisation. Quand le livre se vulgarise, la lecture est souvent encore collective. On lit les uns pour les autres. L’alphabétisation va changer cela: la lecture devient solitaire, l’occasion d’un dialogue silencieux qui s’instaure entre le lecteur et l’auteur, et d’un retour sur soi.

La troisième rupture est liée aux impacts de la révolution française sur les mentalités. Peu à peu et sur plus d’un siècle, l’État intervient de plus en plus dans de grands domaines de la vie familiale, où l’autorité parentale était jusque-là quasi totale. Il régule les relations familiales, entre individus, et entre supérieurs et inférieurs et se mêle de l’éducation des enfants, etc. Le chez-soi s’érige, par contraste, en univers à part, où chacun peut se réfugier pour échapper aux tiraillements de la société mais aussi de l’emprise de l’État.

Ces ruptures vont influer sur la distribution intérieure des pièces des grandes maisons: le cabinet de lecture, la bibliothèque, le boudoir de madame, le couloir qui sépare les pièces, la spécialisation des chambres, l’apparition du lit conjugal, de la chambre de l’enfant, etc., apparaissent et se répandent progressivement, selon divers modèles et combinaisons, dans tous les milieux sociaux.

 

Philo & Cie : La métaphore qui traduit souvent le sens de la maison au dix-neuvième siècle est celle qui évoque la « chaleur du foyer » et de la famille nucléaire. Ce modèle s’est transformé. Comment?

PSG : Le modèle bourgeois du foyer, construit dans la longue durée et qui a atteint en quelque sorte son apogée vers la fin du XIXème siècle, a connu des ruptures majeures, dont l’une se produit lors de la guerre de 14-18, en raison du travail à l’extérieur auquel doivent se consacrer les femmes aussi bien dans les usines et les fermes que sur les champs de bataille, etc. La femme des classes populaires n’a pas le choix, elle doit sortir de chez elle, mais elle n’est pas la seule. Beaucoup de femmes des classes moyennes participent au même mouvement. Puis, contre-mouvement entre les deux guerres, les hommes reviennent du front, les femmes quittent l’atelier ou l’usine et réintègrent la maison.

Une rupture similaire se répète à la fin de la deuxième guerre mondiale: les femmes qui avaient quitté la maison pour aller travailler dehors durant la guerre y reviennent massivement. C’est l’époque où l’idéologie dominante enjoint aux femmes de rentrer au foyer et de se consacrer à l’éducation des enfants. C’est l’époque où on invente le salon des arts ménagers et où les magazines de décoration, d’éducation et de mode se multiplient etc.

Cet état des choses ne commence à changer qu’après les années 1960 avec l’entrée massive des femmes sur le marché du travail, qui va substantiellement contribuer au progrès économique occidental. Sans modifier de manière significative, pendant plusieurs décennies, la conception du chez-soi et de la famille puisque les femmes assument la « double journée », travaillant à l’extérieur durant les heures d’usine ou de bureau pour ensuite travailler à la maison le reste de la journée[4]. Les changements récents de la vie familiale et des attitudes vis-à-vis du chez-soi représentent pourtant l’une des conséquences tardives de la généralisation du travail féminin.

 

Philo & Cie : On a pourtant l’impression de nos jours, à l’heure de la mobilité, de la disparition des frontières, des fusions de cultures, des familles éclatées, que la maison n’a plus ni d’âme ni de lieu.

PSG : Il est vrai que certaines catégories professionnelles ou d’âge contribuent aujourd’hui à remettre en question la conception « enracinée » du chez-soi. Je pense aux « cadres internationaux », qui vivent plus à l’hôtel que chez eux. Ou aux « technomades », qui partent, avec un ordinateur et un portable, pour habiter et travailler quelques mois d’hiver en Espagne ou en Thaïlande. Ou à ces catégories de retraités qui vont passer dix ans au Portugal ou au Maroc avant de rentrer dans leur pays d’origine quand arrive la grande vieillesse. Ou même aux migrations contemporaines qui prennent une grande ampleur et qui contribuent, par le simple fait qu’ils frappent aux portes de l’Occident et au-delà, à nous faire réfléchir à la pertinence d’une vision de la maison comme lieu de la stabilité, lieu enraciné.

Il est vrai aussi que les configurations familiales se multiplient et que se banalise la condition, pendant une ou plusieurs périodes, de vie en solo. Mais si ces modes de vie affectent les pratiques et le partage du territoire de la maison, elles ne remettent pas en cause la conception profonde de l’intimité. On retrouve d’ailleurs des recherches d’enracinement qu’on croyait oubliées, tel le repli sur le terroir. Mais ce repli est relatif, tant ces gens qui sont par ailleurs attachés à leurs villages vont aussi à l’étranger et en reviennent pour reprendre des modes de vie affectés par ces expériences tout en restant parfois très locaux.

Les individus sont aujourd’hui capables de partir ailleurs et de revenir chez eux de manière assez fluide. Ce qu’ils remettent ainsi en question est non seulement l’idée de la durée de l’enracinement comme seuls fondements du sentiment du chez-soi, mais aussi celle de la stabilité de l’ancrage territorial comme seuls garants de l’appropriation. Des séquences d’enracinement et de déplacement peuvent s’inscrire dans une continuité intérieure, qui est la capacité de la personne de se créer un chez-soi non seulement ailleurs, mais aussi en plusieurs endroits à la fois et selon des modes divers. Cette conception est moderne, en ce qu’elle trouve le chez-soi plus dans les capacités intime de l’individu que dans le territoire lui-même.

 

Philo & Cie : Au chant 6 de l’Odyssée, Ulysse s’adresse à Nausicaa : «Et veuillent les dieux t’accorder tout ce que ton cœur désire, un mari, une maison, et faire régner en ton ménage la concorde, ce bien précieux! Il n’y a rien de meilleur ni de plus beau qu’un homme et une femme gouvernant leur maison en parfait accord de pensées quel sujet de peine pour les ennemis, de joie pour les amis ! et surtout de joie ressentie par eux-mêmes !» Ce passage annonce le retour même d’Ulysse dans sa maison d’Ithaque et, en particulier, le moment où sa femme Pénélope, incrédule au début, finit par le reconnaître, précisément lorsque Ulysse lui parle du lit de la chambre à coucher, autour duquel il avait érigé leur maison (chant 23). Le lit, la chambre, la maison, la patrie, voilà autant de lieux d’appartenance et de relations identitaires. Que lisez-vous dans ce passage ?

PSG : Ulysse souhaite à Nausicaa ce qu’il espère, à savoir retourner à son foyer et à Pénélope. Pendant toutes ses pérégrinations, il aspire à son retour à Ithaque. Pénélope a pris vingt ans, n’est plus aussi belle que Calypso ou Nausicaa, mais c’est à elle qu’il veut revenir. Parce qu’elle représente le chez-soi. Ulysse souhaite à Nausicaa la maison comme entente entre deux êtres qui forment une unité et qui s’inscrit dans un territoire commun où le lien entre les âmes peut accomplir l’œuvre commune d’un chez-soi[5].

Avec le lit, Ulysse ancre le couple et la conjugalité dans un autre aspect de l’intimité fondatrice du chez-soi. Ce n’est pas un lit quelconque, c’est un lit enraciné qu’il a fabriqué de ses mains, dans une révélation de la conjugalité comme tâche personnelle et comme une œuvre qui exige un savoir-faire. La conjugalité est quelque chose à quoi on travaille. La modernité de ce passage est en effet extraordinaire, en particulier si on le met en rapport avec la situation des couples d’aujourd’hui ballottés entre l’amour romantique, qui passe, et l’individualisme, qui réclame toujours plus d’être rassuré sur lui-même.

Ulysse inscrit aussi le couple dans le secret partagé. Il a conçu des mécanismes secrets dans la construction du lit. Voilà qui importe, parce que les tendresses de l’amour, les jeux de la rencontre des corps, relèvent du secret. Ce lit-là est ainsi à nul autre pareil. Il ne ressemble pas au lit qu’il peut avoir avec Calypso, ou avec les sirènes, c’est un lit unique. Il incarne le secret, qui nous fait parvenir à l’intime de l’intime: s’il y a quelque chose qui soude le couple, c’est le partage du secret. Ce secret concerne le caractère indéracinable du lit — qu’on ne peut déplacer — et, par la même occasion, l’ancrage dans l’intimité d’une conjugalité travaillée jusqu’à devenir œuvre.

Il y a un autre passage remarquable, celui où Ulysse annonce qu’il doit repartir. Il voyagera une rame à la main jusqu’à ce quelqu’un lui demande « mais qu’est-ce que c’est que cet instrument? Est-ce une planche à grain? » À lui qui vient du monde de la mer où la rame est un objet familier, la question lui permettra de reconnaître la limite de son chez-soi. Il sera arrivé jusqu’au lointain, là où il sera l’étranger.

Quand Ulysse arrive chez lui, seul le vieux chien le reconnaît sans hésitation. Parce que le chien se situe dans le ressenti. Ainsi est soulignée l’idée que la maison est le lieu où l’on éprouve le sentiment d’être chez-soi. Et quand il le reconnaît, le chien lui souhaite la bienvenue. C’est-à-dire qu’être chez-soi, c’est être accueilli de manière hospitalière par la terre et ses habitants. Même lorsque vous n’y êtes pas né[6].

Pendant un temps, Ulysse ne reconnaît pas sa patrie. Minerve fait se lever les brouillards afin qu’il reconnaisse peu à peu ses paysages. Par ce mouvement, il rentre à nouveau dans la familiarité. Il doit se réapproprier la terre qu’il a quittée. Sans cela, il n’est pas encore chez lui.

La modernité d’Ulysse est aussi là, dans l’affirmation que le chez-soi n’est jamais dans la simple présence mais dans le mouvement et les nuances du ressenti. Qu’il s’agisse de la patrie ou de la maison, il faut prouver qu’on est capable de la reconnaître et qu’on peut y être accueilli. Les accueils eux-mêmes sont multiples: le chien, c’est le ressenti; le fils, c’est la filiation; la nourrice le connaît dans son intimité physique; Pénélope l’accueille par le partage du secret.

 

Philo & Cie : À côté des versions modernes du nomadisme, il y a la version de l’attachement des personnes âgées à leur maison, auxquelles vous avez consacré certains de vos travaux.

PSG : On observe deux attitudes à l’égard des aînés. L’une consiste à les voir comme un groupe homogène et à les inciter à « rester jeunes », en santé et à se lancer dans une vie de loisirs. L’autre, qui résulte de ce que notre société ne sait pas penser la vulnérabilité et encore moins la dépendance, ne voit que la fragilité des aînés. Les aînés, en santé ou fragile, aspirent, pour être respectés et rester autonomes, à rester chez eux et en assument souvent les risques bien réels.

Si la maison est le lieu de l’autonomie et de la dignité individuelle, c’est aussi l’espace du secret. La vieillesse fragile doit, par exemple, accueillir chez elle des soignants qui, aussi bien intentionnés soient-ils, sont des étrangers. Beaucoup d’aînés voient cette aide avec reconnaissance, mais ouvrir sa porte exige toujours des négociations délicates avec soi-même.

La maison est aussi l’espace où chacun a mis en place un paysage personnel d’objets et s’est donné des repères. Alors qu’elle incarne l’idéal de la sécurité ontologique — on est protégé et autonome — la vieillesse oblige à se poser la question de savoir jusqu’à quand on pourra y rester. La question s’impose à soi: jusqu’à quand serai-je maître chez moi et maître de ma propre destinée ? La maison acquiert une dimension d’incertitude et d’insécurité ontologiques[7].

En travaillant sur le thème Habiter et vieillir, je me suis interrogée sur le désarroi contemporain à l’égard de la vieillesse. On entend souvent des injonctions de la sorte: « profitez du bel âge, partez en croisière, etc. » Rien de plus justifié et d’agréable. Cependant, on peut s’interroger: est-ce que cela remplit une vie, est-ce que cela donne sens à vingt ans d’espérance de vie devant soi ?

La philosophie grecque et latine voit la vieillesse comme le temps de l’apaisement des passions, de la sagesse, le moment où on peut cultiver ses vertus morales. Tandis que les sources bibliques juives établissent que la vieillesse est un privilège et une bénédiction et que le vieillard est chargé d’une mission éthique dans la chaîne des générations. Surtout, il a pour devoir fondamental de contribuer au progrès moral du monde[8]. Les injonctions sociales modernes à l’égard des aînés laissent chacun seul face à sa vieillesse. La vision est courte et ne peut que poser problème.

 

Philo & Cie : Vous publiez, en 2016, chez Bayard Canada, un ouvrage sur la maison que vous avez écrit pour le grand public. Pouvez-vous nous en dire quelques mots?

PSG : Sous le titre Quand votre maison vous est contée[9], cet ouvrage fait le tour des éléments, des territoires, des pratiques et des valeurs, telle l’hospitalité, qui composent un chez-soi. Il en explore les significations, et, souvent, l’histoire et les variations culturelles, en particulier québécoises et françaises. J’ai adopté le mode de la traduction des acquis de la recherche, cher à votre magazine, et une écriture alerte pour réaliser cette exploration, que je clos sur un court traité des idées qui permettent de penser la maison et de mieux se connaître comme habitant.

[1] Ariès, (P.), Duby (G.) (1999) (Dir.). Histoire de la vie privée. Paris, Seuil.

[2] Serfaty-Garzon, P. (2016). Quand votre maison vous est contée. Montréal, Bayard Canada.

[3] Serfaty-Garzon, P. (2003). Chez soi. Les territoires de l’intimité. Paris, Armand Colin.

[4] Serfaty-Garzon, P. (2008). Marre d’être la fée du logis ? Paris. Armand Colin.

[5] Cassin, B. (2018). La Nostalgie. Quand donc est-on chez soi ? Paris, Autrement.

[6] Ibid.

[7] Serfaty-Garzon, P. (2018). Habiter sa vieillesse, habiter sa maison : de la transformation du sens aux stratégie. In Lord, (S.) et Piché, D. (Dir.). Vieillesse et aménagement. Perspectives plurielles. Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, p. 39-54.

Serfaty-Garzon, P. (2018). Temporalité intimes : le chez-soi de la vieillesse. Revue Internationale Enfances, Familles, Générations, n° 13. http://www.efg.inrs.ca/wp-content/uploads/2018/04/2010-13-Serfaty-Garzon.pdf

[8] Serfaty-Garzon, P. (2013). Vieillesse et engendrements. La longévité dans la tradition juive. Montréal, Novalis. Prix Segal 2013. Ouvrage en libre accès sur http://perlaserfaty.net/13091/

[9] Serfaty-Garzon, P. (2016). Op. Cit.

 

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Pour faire référence à cet article
Entretien avec Perla Serfaty-Garzon,”La maison et le sens du chez-soi
In Qu’appelle-t-on habiter ? Philo & Cie
N° 11(mai-août 2015), pp. 6-11, http://perlaserfaty.net/la-maison-et-le-sens-du-chez-soi/

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